10 octobre 2007

Histoire générale du Trio de la Musaraigne constipée, tome 2: Opération Canard Laqué 1

Il a déjà été expliqué dans le premier tome de cette Histoire générale (voir le tome 1: naissance), pour quelle raison et dans quel but les glorieuses opérations entreprises par le Trio de la Musaraigne constipée étaient baptisées du nom d'un animal suivi d'un adjectif inspirant. Parmi ces opérations, qui furent aussi nombreuses que variées, la plus célèbre est sans conteste l'opération Canard Laqué. Le récit de cette opération a déjà connu une large diffusion à travers la tradition orale, mais le texte présent vise justement à couler dans un béton de lettres des péripéties qui tendaient à changer à chaque narration. La diversité des versions y perd au change, mais la postérité ne se bâtit pas sur du jello.

Sachez tout d'abord qu'il n'y a pas une, mais bien TROIS opérations Canard laqué : Canard Laqué 1, Canard Laqué 2 et Canard Laqué 3: l'ultime défi. Comme tout narrateur bien élevé, je me propose de commencer par le commencement.

Opération Canard Laqué 1

Au commencement il y eu le mystère. Et ce mystère concernait le membre encore à ce jour le plus mystérieux du trio: Carlos. En secondaire 5, alors que nous ne le connaissions que depuis environ deux ans, plusieurs énigmes obscures s'entassaient déjà dans son épais dossier, comme par exemple " Comment fait-il pour survivre en ne mangeant tous les jours pour dîner que la moitié d'un sandwich dont le pain et le jambon étaient d'ailleurs trop blancs et trop caoutchouteux pour ne pas croire qu'ils étaient issus du même pétrole que le tupperware qui les contenaient?" ou encore "À quoi sert d'être Argentin si c'est pour être aussi nul que nous au soccer?". Mais LA question, celle qui nous tourmentait jusqu'à nous en retirer le sommeil, pendant les cours de chimie du moins, était bien plus fondamentale: "Mais, où, saperlipopette, habite Carlos?". Longtemps les autres membres du Trio avaient attendu d'un air faussement désintéressé à être invité chez lui. Plusieurs fois nous étions tous allés chez Danaïl, chez moi et même traversé la planète pour nous perdre dans les terrains vague entourant la maison de Benoit, mais la demeure de Carlos restait baignée d'un aura de mystère de la consistance exacte de la mélasse qui sort du frigo. Comme l'invitation ne venait toujours pas, nous avions pris sur nous de demander innocemment à Carlos son adresse, mais celui-ci, flairant inexplicablement l'astuce, s'y refusa. Réunis en conseil extraordinaire, les membres non-carlossiens du Trio créèrent donc l'Opération Canard Laqué, dont le but explicite était de:
1-Se procurer l'adresse de Carlos
2-Se rendre chez lui à l'improviste, le surprendre et le démasquer dans la grotte où nous avions supposé qu'il hibernait.

Pour une raison que, rétrospectivement, je n'arrive pas à m'expliquer, nous ne possédions pas encore le numéro de téléphone de Carlos. Or, nous savions que Carlos, jouissant, comme les poissons rouges, d'une mémoire de cinq secondes, avait enregistré cette information (mais malheureusement pas son adresse) dans sa nouvelle montre. La montre en question pouvait effectivement emmagasiner un nombre impressionnant d'informations, ce qui justifiait en partie le fait qu'elle ait la grosseur d'une machine à laver. Lors d'une pause de dîner, alors que Carlos contemplait sa seconde moitié de sandwich d'un air découragé, je lui empruntai sa montre sous un prétexte fallacieux et pris mentalement en note le précieux numéro de téléphone. Malgré l'habilité de son exécutant avec l'électroménager en question, l'opération prit plus de temps que prévu et éveilla la méfiance de Carlos. Néanmoins, riche de la nouvelle information, je consultai les registres de la feu-bibliothèque Centrale et j’y trouvai l'adresse correspondante. Il ne restait plus qu'à passer à la dernière partie du plan: la visite surprise.

Il fut résolu de passer à l'action un beau samedi (ou un dimanche?) du milieu de l'automne. Benoit était alors occupé à une activité que l'Histoire n'a pas retenue ; Danaïl et moi décidâmes de mener l'opération en duo. Comme nous sommes allergiques à la facilité et parce que la vie d'un étudiant du secondaire est si oisive que toutes nos énergies se consacrent à la tâche utopique de la remplir ne serait-ce que le moindrement, nous résolûmes de corser un peu l'opération en se rendant à la maison de Carlos, sise selon nos informations à deux pas de l'oratoire Saint-Joseph, à vélo. Pour ceux qui viennent de la rive sud ou qui, pour quelqu'autre raison, ne sont pas familiers avec la géographie montréalaise, précisons que, en partant de chez Danaïl (près du métro Joliette), se rendre aussi loin dans l'ouest de l'île constitue une bonne trotte. Mais, à l'instar du vaillant pingouin qui attend l'autobus sur la banquise dans le blizzard, un membre du Trio n'a jamais froid aux yeux et c'est donc avec confiance et bonne humeur que nous nous mîmes en route, un peu après dîner. Nous roulâmes un bon moment selon la méthode brevetée par Danaïl, la Technique Zig-zag®, jusqu'à ce que nous rencontrâmes notre premier obstacle: le Passage à l'ouest. Précisons pour tous les Bouchervillois de ce monde que la ville de Montréal, surnommée comme 45 autres villes dans le monde "la ville aux cents clochers", se divise grossièrement en deux parties, l'est et l'ouest, qui, soit dit en passant, entretiennent entre elles des relations on-ne-peut-plus harmonieuses. Le quidam moyen oriental peut facilement assouvir un besoin soudain et urgent d'occidentalité en franchissant la limite psychologique à n'importe quelle hauteur, du fleuve à la rivière des Prairies, à l'exception d'un certain endroit au centre de la ville, où une cour de triage ferroviaire plus ou moins désaffectée et plutôt infectée (du moins assez pour empêcher d'y construire un hôpital) s'étale insolemment au milieu du chemin. Pour l'automobiliste qui n'a pas le vertige, le problème s'enjambe facilement par un viaduc, au milieu duquel on prend conscience de son arrivée dans l'Ouest quand la rue Rosemont devient rue Van Horne (notez le changement de style). Cependant, pour des cyclistes comme, pour prendre un exemple au hasard, Danaïl et moi, la ruée vers l'ouest via le viaduc est un exercice qui ne s'effectue que dans la perspective d'un certain dégoût de la vie et la volonté d'en finir avec cette vallée de larmes que constitue notre existence terrestre. Comme ces motivations n'étaient pas les nôtres et, qu'après tout, nos mamans auraient été fâchées si nous n'étions pas revenus pour souper, nous décidâmes de chercher une voie alternative en poussant plus au nord. Les espoirs, pétris d'ignorance géographique, que nous avions placé dans la potentielle transversalité de la rue Beaubien (oula, a nous deux prix Nobel!), furent bientôt déçus: celle-ci aboutit littéralement dans la cour de triage, par une grille indécemment ouverte. Qu'à cela ne tienne, sous l'impulsion de Danaïl, nous franchîmes la grille et nous nous enfonçâmes intrépidement dans la cour de triage, en faisant le calcul qu'elle doit bien déboucher quelque part. Notre promenade, jusqu'ici joyeuse et insouciante jusqu'à l'infantilisme, venait soudainement de basculer dans la plus aventureuse illégalité. Ainsi raisonnais-je du moins alors que nous avancions nerveusement entre d'interminables rangées de camions stationnés, qui nous contemplaient de leurs phares muets et où le désespérant "désertisme" du lieu ajoutait à l'ambiance tendue digne du western-spaghetti quand la boule de poussière traverse silencieusement l'écran. Malgré l'aspect troublant de la situation, j'avais su conserver mon légendaire sang-froid et, pour mettre tout le monde bien à l'aise, je répétais à tous ceux qui voulaient m'entendre (et dont ne faisait pas partie Danaïl) que nous allions être expulsés de cette propriété privée à coup de carabine à plomb. Après de trop longs moments dont j'avais réussi à meubler le silence en tentant en vain de convaincre Danaïl de faire demi-tour, nos espoirs se réalisèrent: nous aboutîmes en quelque part. Malheureusement, ce quelque part ne correspondait pas tout à fait à l'image que nous nous en étions fait. Plutôt que de trouver une grille grande ouverte vers l'eldorado occidental, nous nous trouvâmes nez à nez avec une haute clôture qui fermait la cour de triage et bloquait à perte de vue le passage vers les premières rues de l'ouest, que nous voyions déjà à travers les carreaux métalliques. Danaïl et moi nous regardâmes un instant d'un air "ou-la-la qu'on a l'air brillant". Nous pensions déjà à revenir sur nos tours de roue et à voguer vers la maison pour oublier tout ça, quand nous aperçûmes un gros bloc de béton d'environ un mètre et demi de haut, accoté paresseusement sur la méchante clôture. Si vous avez déjà pensé à la solution, c'est que vous avez un potentiel de membre du Trio de la musaraigne constipée (mais oubliez ça tout de suite, c'est un club fermé) : passer la clôture en grimpant, puis passer les vélos de l'autre côté en montant sur le bloc de béton. Grimper une clôture fait partie des activités de prédilection du Trio et le principal défi consistait évidemment à faire passer deux vélos par dessus une clôture de deux mètres sans abîmer ni le matériel, ni leurs propriétaires. Il serait fastidieux de narrer ici tous les détails de l'opération, mais disons seulement que vingt minutes plus tard tous les membres de l'opération ainsi que leurs vélos se trouvaient en un seul morceau de l'autre côté de la clôture, avec en bonus un gros panneau de signalisation (un mètre par un mètre) qui avait dû enjoindre dans un passé lointain de tourner à gauche, mais qui pour le moment moisissait là, accoté sur la clôture. J'y avais vu un élément de décoration de très bon goût pour ma chambre et il nous accompagna pour le reste de l'expédition, au plus grand détriment de nos bras et de nos doigts, qui souffraient de son transport, ainsi que de notre équilibre global à vélo, car il n'y avait pas d'autre moyen de le tenir que de délaisser le guidon.

Riches de ces aventures, nous poursuivîmes notre chemin, convaincus, à tort, que nous avions déjà connu notre dose de péripéties pour la journée. Nous avancions à un rythme régulier à travers des rues inconnues et nous avions repris la technique zig-zag® avec d'autant plus de succès que le transport de la pancarte nous y forçait, quand, inopinément, le pneu avant du vélo de Danaïl creva. Pour la petite histoire, précisons que les pneus du vélo de Danaïl ne connaissent pas de meilleur passe-temps que de crever, surtout dans des moments inappropriés (quoique j'admets difficilement imaginer un moment approprié pour une crevaison). Quant à la cause de ces crevaisons répétées, on peut y voir une vengeance divine contre l'athéisme de Danaïl, ou une conséquence d'un achat de vélo chez Zellers. Toujours en est-il que nous retrouvâmes arrêtés en plein milieu d'un quartier inconnu, dans l'ouest sauvage et inquiétant. Nous mîmes alors toute notre maturité d'esprit à profit pour résister à la tentation de céder à la panique et à tourner en rond en poussant des cris monosyllabiques et nous décidâmes plutôt de simplement poursuivre notre chemin avec nos vélos... à pied. Le fait est que nous étions convaincus, pour une raison qui remonte aux sources intangibles de l'inconscient collectif, qu'il est néfaste de rouler sur un pneu crevé, et comme nous ne pouvions ni abandonner le vélo, ni perdre tout orgueil en faisant demi-tour, nous nous mîmes donc en marche, en s'alternant l'un à vélo et l'autre à côté du vélo. L'heure que nous passâmes ainsi à avancer à un rythme tortuesque nous donna l'occasion de faire une étude approfondie sur les moyens respectivement les plus efficaces, confortables et rapides pour avancer à pied avec un vélo. Doit-on marcher à côté du vélo, derrière le vélo en le tenant debout sur la roue arrière, ou même le porter sur ses épaules? Autant de questions auxquelles nous ne trouvâmes aucune réponse satisfaisante, mais qui nous laissèrent pour les jours suivants de douloureuses séquelles.

L'opération Canard Laqué était engagée depuis bientôt trois heures et nous étions passablement las tant au niveau physique que moral, quand nous arrivâmes en vue de l'adresse tant espérée. Nous avions même résisté à la tentation de faire les derniers mètres en autobus pour ménager nos jambes, tirant toute notre force à la seule pensée de la tête de Carlos quand il nous verrait débarquer chez lui. Or, alors que la demeure était en vue, un doute nous saisit. Nous nous souvînmes brusquement que Carlos nous avait dit avoir récemment déménagé d'un appartement à une vraie maison. Or nous avions devant nous un bloc à appartement. Soudainement inquiets, nous nous rappelâmes aussi qu'il nous avait dit passer tous les jours devant l'oratoire alors qu'il vivait en appartement. Or, nous venions à l'instant de passer devant la très-sainte et très-vertigineuse demeure. Décidément paniqués, nous repensâmes à ce moment où Carlos avait rit du nom végétal de son appartement. Or, nous nous trouvions devant un appartement au nom de fleur. Au comble du découragement, nous avisâmes une cabine téléphonique et appelâmes Carlos pour tout lui déballer et lui demander s'il habitait encore à l'adresse en question. Carlos n'était pas chez lui. C'était le comble, nous n'avions pas pensé que nous aurions pu arriver nez à nez avec sa mère et repartir comme des bozos sans avoir surpris Carlos! Mais à quoi bon, nous n'avions même pas la bonne adresse! La mort dans l'âme, Danaïl et moi sautâmes dans le premier métro pour revenir chez nous et nous jurâmes de ne jamais raconter cette histoire, qui entacherait pour toujours notre réputation.

Un doute vient de surgir en moi: ais-je bien fait d'écrire tout ça?

1 commentaire:

benoit, a dit...

Quelle belle narration! Bien que je ne fis pas partie de cette grandiose expédition, en lisant cet exposé j'ai bien cru que j'y étais.

PS: Il n'y a pas trois opérations Canard Laqué, mais bien QUATRE, si on compte celle que nous allons faire dans le futur dans 6 ans afin de libérer l'humanité du joug des vilains Terminators.